Cultiver sa singularité : ce que la science sait vraiment de l’art d’être soi

Cultiver sa singularité : ce que la science sait vraiment de l’art d’être soi

Table des matières

Une pression à la conformité qui abîme l’identité

En 2022, un rapport de l’université de Harvard sur le workplace authenticity indiquait que près de 61 % des salariés américains disent cacher une part d’eux-mêmes au travail par peur du jugement ou de la sanction. Selon Amy C. Edmondson, professeure à Harvard Business School, ce « camouflage identitaire » augmente le stress, réduit l’engagement et favorise le burn-out. La question n’est donc pas abstraite. Se couper de sa singularité a un coût psychologique mesurable.

Person reflecting on identity and authenticity in a calm workspace
Photo : PNW Production / Pexels

L’article de Psychologue.net intitulé « Cultivez votre singularité ! » rappelle que cette singularité est un mélange de notre caractère, nos valeurs, nos qualités et nos défauts, tout ce qui fait que nous savons qu’il n’existe pas deux personnes identiques. L’enjeu n’est pas de devenir « original » à tout prix, mais de sortir d’une vie pilotée par les attentes des autres pour retrouver une identité vécue comme cohérente.

Les recherches en psychologie de la personnalité, en santé mentale et en neurosciences convergent sur un point : les personnes qui alignent davantage leurs choix avec leurs préférences intimes, leurs valeurs et leurs traits de caractère déclarent un niveau de bien-être plus élevé et un risque moindre de dépression. La singularité n’est pas un slogan de développement personnel, c’est un levier de santé psychique.

Encore faut-il savoir de quoi on parle. Et surtout comment s’y prendre, concrètement, sans tomber dans l’ego surdimensionné ni dans le fantasme d’un « vrai moi » pur et figé.

Ce que les psychologues appellent « singularité »

L’article de Psychologue.net pose une base simple : la singularité, c’est ce qui nous caractérise et nous différencie des autres, ce qui nous fait dire « je suis moi et pas un autre ». Cette définition rejoint les travaux de la psychologie de la personnalité, qui identifie des traits relativement stables comme l’extraversion, la conscience, l’ouverture à l’expérience, l’agréabilité ou le neuroticisme, souvent regroupés sous le modèle des Big Five décrit par Lewis Goldberg et affiné par Costa et McCrae.

Mais la personnalité ne suffit pas. La singularité inclut aussi :

  • les valeurs, étudiées en profondeur par le psychologue Shalom H. Schwartz, qui a montré que certains axes – sécurité, autonomie, bienveillance, réussite, conformité, etc. – structurent nos choix de vie ;
  • l’histoire de vie, avec ses traumatismes, ses bifurcations, ses apprentissages, que des auteurs comme Dan McAdams décrivent à travers la notion d’« identité narrative » ;
  • les schémas de pensée et de relation décrits par Jeffrey Young dans la thérapie des schémas, qui ajoutent une couche de répétitions plus ou moins conscientes ;
  • les rôles sociaux (parent, manager, soignant, artiste, etc.) qui modulent l’expression de cette singularité selon les contextes.

La singularité n’est donc pas un bloc homogène. C’est un assemblage vivant, qui bouge avec le temps. La psychologue Susan Harter a montré que la cohérence du soi est plus fragile à l’adolescence et au début de l’âge adulte, période où l’on jongle entre des identités parfois contradictoires. L’enjeu n’est pas de trouver une version parfaite de soi, mais d’accepter cette complexité sans tout réduire à un personnage social figé.

Psychologue.net insiste sur un point juste : avant de « cultiver » sa singularité, il faut d’abord la connaître. Ce passage par la prise de conscience est au cœur de nombreuses approches validées, de la thérapie cognitivo-comportementale à la pleine conscience. On ne peut pas choisir ce qu’on refuse de voir.

Notebook with personality traits and values written down
Photo : Roberto Hund / Pexels

Ce que la recherche associe à une singularité assumée

La singularité assumée, au sens scientifique, se rapproche de ce que Deci et Ryan appellent la motivation autonome dans la théorie de l’autodétermination. Lorsque nos choix s’appuient sur nos intérêts et nos valeurs plutôt que sur la pression externe, plusieurs effets apparaissent, mesurés dans des dizaines d’études :

  • un niveau de bien-être subjectif plus élevé, avec plus de satisfaction de vie et moins de symptômes dépressifs ;
  • une meilleure persévérance dans les projets, même face aux obstacles ;
  • un sentiment de cohérence identitaire plus marqué.

Le psychologue Michael Kernis a introduit la notion d’authenticité comme trait, qui inclut quatre composantes : une conscience de soi honnête, le traitement non biaisé des informations touchant le soi, un comportement aligné sur les valeurs, et la capacité à exprimer ses émotions vraies en relation avec les autres. Les personnes qui montent haut sur ces dimensions déclarent moins d’anxiété sociale et de rumination.

Cette singularité exprimée n’est pas sans coût. Une étude de 2013 publiée dans Psychological Science sur le « backlash » social face à ceux qui dévient des normes montre que les individus très atypiques subissent parfois des sanctions symboliques (mise à l’écart, moqueries, frein de carrière). L’article de Psychologue.net ne nie pas ce risque, mais invite à ajuster son expression, plutôt qu’à s’auto-censurer intégralement.

La clé se situe souvent dans la zone grise : trouver des espaces, des relations et des modalités d’expression où cette singularité peut exister sans mettre en péril des besoins matériels ou de sécurité. La psychologie du travail parle à ce sujet de « crafting d’emploi » : l’ajustement fin de ses missions, de ses relations et de sa perception du travail, pour qu’elles collent davantage à sa singularité. Des équipes de l’université de Yale et de l’université du Michigan ont montré que ce type de bricolage identitaire augmente la satisfaction professionnelle.

Trois malentendus fréquents sur la singularité

L’article de Psychologue.net se concentre sur la découverte de soi. Les données de recherche complètent ce tableau en signalant quelques confusions courantes.

Confondre singularité et ego hypertrophié

Plusieurs travaux de l’équipe de W. Keith Campbell sur le narcissisme montrent que le discours sur « l’unicité » peut glisser vers un narcissisme grandiose chez certaines personnes. On ne parle plus alors de singularité comme mélange complexe de forces et de fragilités, mais d’un statut spécial qui justifierait un traitement particulier. Cette dérive se repère à des items comme « je suis une personne extraordinaire » sans nuance.

L’article de Psychologue.net invite à l’inverse à lister qualités et défauts et à tirer le positif de chaque adjectif, y compris ceux qui dérangent. Cette lucidité sur ses limites va à l’encontre d’un ego gonflé. Elle rejoint les travaux sur l’auto-compassion de Kristin Neff : reconnaître ses imperfections sans s’écraser, dans une perspective d’apprentissage.

Attendre de « trouver » un soi fixe

La littérature scientifique actuelle insiste sur la plasticité de l’identité. Dan McAdams parle d’« histoire de vie en réécriture permanente », tandis que des travaux en neurosciences sociales montrent que le cerveau ajuste en continu les représentations de soi selon les retours du milieu.

Psychologue.net souligne que les réponses à la question « qu’est-ce qui est le plus important pour moi dans la vie ? » changent au fil du temps. Ce point est central. Vouloir figer sa singularité à 25 ans comme si elle ne devait plus bouger conduit souvent à une impasse. Les données en psychologie du développement montrent des évolutions nettes des traits de personnalité jusqu’à 40-50 ans, par exemple une hausse moyenne de la conscience et de l’agréabilité à l’âge mûr.

Prendre la singularité comme prétexte à tout

Le discours « c’est ma singularité » sert parfois de paravent à des comportements rigides ou nuisibles. Or, les modèles contemporains de la personnalité intègrent la notion de flexibilité contextuelle. Une étude de Fleeson et Jayawickreme sur le « trait manifeste » montre que les individus les plus ajustés savent moduler l’expression de leurs traits selon les situations, sans trahir leur base identitaire. La singularité ne signifie pas inflexibilité.

Sur ce point, le travail proposé par Psychologue.net, qui invite à interroger les traits gênants et à chercher ce qui les a installés, rejoint les pratiques thérapeutiques validées. Le trait ne disparaît pas, mais on peut affiner son usage, réduire son impact destructeur et garder ce qu’il a de fonctionnel.

Cartographier sa singularité : exercices sérieux, loin des tests fantaisistes

Psychologue.net recommande un exercice simple : prendre une feuille et lister les adjectifs qui nous correspondent aujourd’hui, sans jugement. Derrière cette consigne, on retrouve la logique des auto-descriptions utilisées en recherche, comme les questionnaires de personnalité ou les grilles de valeurs. Ce type d’exercice améliore déjà la connaissance de soi si on le pratique avec sincérité.

Person writing in a journal for self-reflection and values clarification
Photo : Miriam Alonso / Pexels

La psychologie scientifique propose cependant d’aller un peu plus loin, avec des outils validés statistiquement :

  • Inventaires de personnalité comme le NEO-PI-R ou sa version abrégée NEO-FFI, construits par Costa et McCrae, qui évaluent les cinq grands traits avec des sous-dimensions précises (par exemple, extraversion décomposée en chaleur, grégarité, assertivité, etc.) ;
  • Questionnaires de valeurs basés sur le modèle de Schwartz, utilisés dans plus de 70 pays, qui situent un individu sur des axes comme l’autonomie, la tradition, l’universalisme, le pouvoir ;
  • Échelles d’auto-compassion élaborées par Kristin Neff, pour mesurer la manière dont on se parle intérieurement face à l’échec ou à la souffrance.

Ces instruments restent des outils de recherche ou d’évaluation clinique. Ils ne sont pas destinés à l’auto-diagnostic sauvage en ligne. Ils peuvent cependant servir de boussole dans le cadre d’un accompagnement avec un psychologue formé. L’intérêt majeur de ces grilles est de sortir d’un flou identitaire du type « je suis un peu tout », pour mettre des mots précis sur ce qui revient le plus souvent chez soi.

À côté de ces outils normés, l’exercice suggéré par Psychologue.net garde toute sa valeur. Lister des adjectifs comme « obstiné », « timide », « créatif », puis chercher le versant utile de chacun, permet de remodeler son regard sur soi. Par exemple, la recherche sur les « forces de caractère » de Martin Seligman et Christopher Peterson montre que la même caractéristique – comme la prudence – peut soit freiner, soit protéger, selon son niveau et son contexte. Réévaluer ses adjectifs sous cet angle ouvre un espace de jeu plutôt qu’un verdict définitif.

Les valeurs : le moteur discret de votre singularité

Psychologue.net insiste sur les questions de valeurs : « qu’est-ce qui est le plus important pour moi dans la vie ? », « qu’est-ce que je recherche dans mon métier, mon cursus, ma vie sociale ? ». Cette focalisation rejoint directement les travaux de Shalom Schwartz, qui, dès les années 1990, a identifié un ensemble de valeurs universelles présentes dans des cultures très différentes.

Schwartz a mis en évidence des tensions récurrentes : sécurité vs stimulation, tradition vs autonomie, bienveillance vs pouvoir, etc. Les études montrent que ces valeurs prédisent des choix concrets : orientation de carrière, engagement politique, style parental. Deux personnes avec le même métier et le même niveau de revenu peuvent vivre une réalité très différente selon leurs valeurs dominantes. L’une peut chercher avant tout la stabilité et se sentir rassurée dans un poste fixe, l’autre peut prioriser la liberté et se sentir étouffée dans la même situation.

Ne pas clarifier ses valeurs expose à un sentiment diffus de « vie à côté de soi ». Des travaux de Tim Kasser sur le matérialisme indiquent que ceux qui surinvestissent les valeurs extrinsèques (argent, image, statut) au détriment des valeurs intrinsèques (relations, croissance personnelle, contribution à quelque chose de plus vaste) rapportent plus de symptômes anxieux et dépressifs, même à niveau de revenus égal.

Dans cette perspective, les questions suggérées par Psychologue.net ne sont pas de simples questions de coaching. Elles s’inscrivent dans une ligne de recherche solide : l’alignement valeurs – choix concrets apparaît comme un prédicteur robuste de bien-être et de sentiment de cohérence. La singularité ne se joue pas dans les slogans, mais dans la capacité à dire « non » à certains chemins socialement valorisés parce qu’ils ne collent pas à ces valeurs.

Faire la paix avec ses « parts d’ombre » : ce que dit la clinique

L’article de Psychologue.net évoque ces « parts de nous-même que nous avons du mal à accepter », les erreurs du passé, les schémas mentaux qui se répètent. Là encore, les données cliniques sont claires : refuser ou refouler ces éléments renforce leur pouvoir. Plusieurs courants thérapeutiques sérieux vont dans le même sens.

La thérapie des schémas de Jeffrey Young décrit des « schémas précoces inadaptés » comme l’abandon, l’exigence de perfection, la méfiance, qui naissent souvent dans l’enfance et guidant ensuite nos réactions. Les patients qui apprennent à les reconnaître, à les nommer et à en comprendre l’origine gagnent en liberté de choix. Le schéma continue d’exister, mais il ne dirige plus chaque décision.

L’auto-compassion, étudiée par Kristin Neff, offre un autre angle. Les personnes qui s’auto-flagellent en permanence après une erreur présentent un risque accru de dépression et d’anxiété. Celles qui adoptent une attitude plus douce envers elles-mêmes, sans auto-justification systématique, montrent plus de résilience et un meilleur engagement dans le changement. Cette attitude ne consiste pas à banaliser les torts, mais à reconnaître qu’une erreur ne résume pas une personne entière.

Psychologue.net invite à se donner du temps pour « s’apprivoiser ». Les études sur la méditation de pleine conscience, popularisée en version clinique par Jon Kabat-Zinn avec le programme MBSR, vont dans le même sens. En entraînant la capacité à observer pensées et émotions sans fusion complète avec elles, ces programmes réduisent la rumination et renforcent le sentiment d’un soi plus vaste que ses états internes du moment.

Sans ce travail de réconciliation avec ses zones d’ombre, la singularité reste bancale. On met en avant les traits valorisés socialement et on cache le reste, au prix d’une tension interne constante. À long terme, ce clivage se paye en symptômes somatiques, en fatigue chronique, en désinvestissement relationnel. Les recherches sur l’« identité morcelée » chez les adolescents LGBTQ+, par exemple, montrent que l’impossibilité d’exprimer des pans entiers de soi augmente fortement le risque de détresse psychologique. Le mécanisme est transposable à d’autres dimensions identitaires.

Sortir de l’abstraction : comment cultiver sa singularité au quotidien

Psychologue.net propose quelques pistes très concrètes pour laisser surgir sa singularité : tester de nouveaux moyens d’expression (peinture, photo, danse, promenade, musique), sortir de sa zone de confort, s’accorder du temps pour se connaître. La littérature scientifique sur la créativité, l’exploration et l’apprentissage rejoint ces intuitions.

Person walking alone in nature to think and reconnect with self
Photo : Atahan Demir / Pexels

Les travaux de Scott Barry Kaufman sur la créativité montrent que les profils créatifs ont souvent une combinaison de traits singulière : ouverture à l’expérience élevée, curiosité intellectuelle, mais aussi une certaine sensibilité émotionnelle. Engager ces dimensions dans des activités régulières ancre la singularité dans le réel, et non dans des discours abstraits sur « qui je suis ». Une personne qui écrit chaque matin, même vingt minutes, investit concrètement un pan de sa singularité, là où quelqu’un qui se contente de dire « j’aime écrire » reste dans le potentiel non actualisé.

La recherche sur la sortie de zone de confort est plus dispersée, mais plusieurs études sur l’exposure therapy et l’apprentissage montrent que l’on progresse lorsqu’on se situe dans une zone de difficulté modérée, ni trop simple ni écrasante. Tester un cours de théâtre quand on est très réservé, prendre la parole une fois en réunion, proposer une idée originale dans un cadre sécurisé, sont autant de micro-actes qui étirent la singularité vers l’extérieur sans provoquer une panique généralisée.

On peut résumer les leviers quotidiens, ancrés dans les données :

  • Créer des rituels d’expression (journal intime, dessin, musique, artisanat) qui recrutent des parties différentes de soi. Les études sur l’écriture expressive de James Pennebaker montrent des bénéfices sur la santé mentale et physique quand on met en mots ses expériences ;
  • Poser chaque semaine un acte « singulier » : faire un choix qui reflète une valeur personnelle, même à petite échelle (refuser un projet non aligné, proposer une solution originale, s’inscrire à une activité qui attire sincèrement) ;
  • Aménager son environnement relationnel : les données de psychologie sociale confirment l’influence du groupe sur l’expression de soi. S’entourer de personnes qui tolèrent la différence augmente les chances que la singularité se manifeste sans être immédiatement rabotée.

Ce travail n’a rien de magique. Il demande des essais, des ajustements, parfois des déceptions. Il s’inscrit dans une durée longue que les études longitudinales en psychologie de la personnalité confirment : les changements les plus durables surviennent sur plusieurs années, pas en trois semaines de challenge.

Singularité, corps et auto-acceptation : une convergence clé

La question de la singularité ne se joue pas qu’au niveau des idées ou des talents. Elle touche aussi le corps. Psychologue.net publie, par ailleurs, des articles sur l’acceptation de son corps, en rappelant que l’auto-compassion, le respect des besoins physiques et la réduction des comparaisons sociales influencent fortement l’estime de soi. Les travaux de Thomas F. Cash sur l’image corporelle confirment ce lien étroit : ceux qui vivent leur corps comme une anomalie à corriger peinent plus à assumer leur singularité globale.

Les normes esthétiques imposées par les médias ou les réseaux sociaux créent un moule très étroit, dans lequel une majorité de corps réels ne rentrent pas. Plusieurs études, dont celles de Viren Swami sur la satisfaction corporelle, montrent que l’exposition répétée à des images idéalisées réduit l’acceptation de soi, même chez des personnes sans trouble alimentaire. À l’inverse, l’exploration de pratiques corporelles centrées sur le ressenti (danse libre, yoga non compétitif, sports non axés sur la performance) augmente la connexion au corps et l’acceptation de ses caractéristiques propres.

Psychologue.net conseille de valoriser les autres aspects de l’identité pour ne pas laisser l’apparence dicter toute l’estime de soi. Cette recommandation s’appuie sur une idée validée par la recherche : plus l’identité se réduit à un seul domaine (corps, réussite professionnelle, rôle parental), plus la personne se fragilise face aux aléas. Jonathon D. Brown parle d’« identité à facettes multiples » comme facteur de résilience. Une singularité qui embrasse plusieurs registres diminue le pouvoir destructeur de la comparaison sur un seul terrain.

Où se situe la limite entre singularité assumée et isolement social

Une critique fréquente du discours sur la singularité consiste à dire qu’il pousse à l’individualisme et à l’isolement. Les données de psychologie sociale montrent pourtant que la singularité se nourrit de la relation plutôt qu’elle ne la détruit. Le concept de « soi relationnel », développé par des chercheuses comme Hazel Markus, souligne que notre identité se construit aussi dans le regard des autres, non comme un miroir passif mais comme un partenaire de co-création.

Les études sur le sentiment d’appartenance montrent qu’un niveau modéré de différenciation dans un groupe renforce l’engagement. Trop de conformité, et la personne disparaît. Trop d’excentricité, et le groupe rejette. Robert B. Cialdini a théorisé cette tension dans ses travaux sur l’influence sociale : nous cherchons à la fois la validation du groupe et un sentiment d’unicité. Les individus ajustent souvent leurs comportements pour conserver cette double appartenance.

Psychologue.net ne propose pas de couper les ponts avec les autres, mais de refuser certains compromis qui écrasent la singularité. Les données sur les couples, par exemple, indiquent que la capacité à exprimer des préférences personnelles, des désaccords, des envies propres, tout en gardant un respect pour l’autre, prédit des relations plus stables sur le long terme que la fusion ou la soumission. John Gottman, dans ses études sur les couples à long terme, parle régulièrement de « système de valeurs partagé » qui n’exclut pas des singularités individuelles marquées.

La ligne de crête se situe donc quelque part ici : assumer ce qui nous traverse de manière intime, tout en restant ouvert au dialogue, à la nuance, à l’ajustement. Une singularité rigide, barricadée, s’apparente plus à une défense qu’à une identité vivante. Une singularité dialoguante, prête à se laisser interroger sans se liquéfier, s’inscrit dans la continuité des travaux sur l’authenticité et la santé psychique.

Ce que dit réellement la science derrière « cultivez votre singularité »

L’article de Psychologue.net, publié en février 2019, anticipe, avec des mots grand public, plusieurs lignes de recherche robustes : la nécessité de se connaître avant de changer, la place des valeurs comme boussole, l’intérêt d’exercer sa singularité dans des activités variées, l’importance du temps long pour apprivoiser ses dimensions moins confortables. Sur ces points, les données scientifiques disponibles convergent plutôt qu’elles ne contredisent.

Ce que la recherche ajoute, c’est la mesure fine des effets : la singularité exprimée dans le cadre d’une motivation autonome s’associe à plus de bien-être, une meilleure santé mentale, parfois même à des bénéfices physiques via la réduction du stress chronique. À l’inverse, la sur-adaptation permanente à des normes perçues comme étrangères augmente le risque de syndrome d’épuisement professionnel et de troubles anxieux.

Cultiver sa singularité, dans une perspective rigoureuse, ne renvoie ni à un « sois toi-même » naïf ni à un rejet pur et simple des contraintes sociales. Il s’agit d’un travail continu de clarification, d’expérimentation et d’ajustement. Il suppose parfois un recours à un psychologue, quand les schémas de honte, de traumatisme ou de peur de l’abandon sont trop serrés pour être desserrés seul.

La science ne tranche pas sur la forme que doit prendre votre singularité. Elle ne donne pas de script. Elle montre en revanche que vivre contre soi-même coûte cher en santé mentale, et que des pratiques régulières de connaissance de soi, d’expression créative, d’auto-compassion et de choix alignés avec ses valeurs s’accompagnent, statistiquement, d’une vie vécue comme plus cohérente. Entre l’illusion d’un « vrai moi » pur et l’aliénation complète aux attentes extérieures, il existe un espace réel, exigeant, où la singularité se travaille comme un artisanat. C’est dans cet espace que l’invitation de Psychologue.net prend tout son sens.

FAQ sur la singularité et la psychologie scientifique

La singularité, est-ce la même chose que la personnalité en psychologie ?

Non. La personnalité, au sens des modèles comme les Big Five, décrit des traits relativement stables mesurés sur des échelles standardisées. La singularité inclut ces traits, mais aussi les valeurs, l’histoire de vie, les schémas relationnels et les rôles sociaux. La personnalité fait partie de la singularité, mais elle n’épuise pas le sujet.

Y a-t-il des preuves que vivre « aligné avec soi-même » améliore vraiment le bien-être ?

Oui. Les recherches de Deci et Ryan sur la théorie de l’autodétermination montrent qu’une motivation autonome, fondée sur les intérêts et les valeurs personnelles, se relie à une satisfaction de vie plus élevée, moins de dépression et plus de persévérance. D’autres travaux sur l’authenticité, comme ceux de Michael Kernis, vont dans le même sens.

Comment savoir si je défends ma singularité ou si je suis juste rigide ?

Un indicateur utile : la flexibilité. Les études sur les traits manifestes suggèrent que les personnes ajustées savent moduler l’expression de leurs traits selon la situation sans renier leurs valeurs. Si vous êtes capable d’expliquer vos choix, d’écouter les objections et d’ajuster certains comportements sans vous sentir annihilé, il s’agit plutôt d’une singularité flexible que d’une rigidité défensive.

Les exercices proposés par Psychologue.net (liste d’adjectifs, exploration de valeurs) ont-ils un fondement scientifique ?

Ces exercices s’alignent sur des outils utilisés en recherche et en clinique, comme les auto-descriptions, les grilles de valeurs et l’écriture expressive. Ils ne remplacent pas des inventaires standardisés comme le NEO-PI-R, mais ils mobilisent les mêmes mécanismes de base : la mise en mots de ses traits et la clarification de ses valeurs, qui renforcent la conscience de soi.

La singularité peut-elle devenir un prétexte au narcissisme ?

Oui, si le discours sur l’unicité se transforme en conviction d’être supérieur aux autres. Les recherches sur le narcissisme grandiose montrent que ce type de posture se relie à des conflits relationnels et à une fragilité de l’estime de soi. Une singularité saine intègre au contraire la reconnaissance de ses limites et la capacité à expérimenter l’auto-compassion face à ses erreurs.

Pourquoi le corps joue-t-il un rôle dans la perception de sa singularité ?

Les travaux sur l’image corporelle, comme ceux de Thomas F. Cash, indiquent que la manière dont on perçoit son corps influence fortement l’estime de soi globale. Un corps vécu comme constamment « inadéquat » réduit la possibilité d’assumer sa singularité dans d’autres domaines. À l’inverse, une acceptation plus nuancée de son corps libère de l’énergie pour investir ses valeurs, ses talents et ses relations.

Est-ce que tout le monde a intérêt à chercher sa singularité, ou certaines personnes vivent mieux en suivant les normes ?

Les données montrent qu’un certain degré de conformité rassure et crée du lien, mais que l’effacement complet de ses préférences et valeurs augmente le risque de mal-être. La singularité n’a pas à s’exprimer dans des choix spectaculaires. Elle peut se jouer dans des ajustements discrets, tant que la personne a le sentiment intime de se reconnaître dans sa vie quotidienne.

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