L’ego : définition psychologique, rôle, dérives et moyens d’en faire un allié
Table des matières
- 1 Un mot utilisé partout, mais rarement défini correctement
- 2 Ce que dit l’article de Psychologue.net : ego mental vs « moi profond »
- 3 Les grandes définitions scientifiques de l’ego : Freud, ego-psychology et psychologie cognitive
- 4 Un acteur central mais ambivalent : ce que l’ego apporte et ce qu’il casse
- 5 Ego, cerveau et émotions : ce que montrent les neurosciences
- 6 Quand l’ego prend toute la place : exemples cliniques et organisationnels
- 7 L’ego dans les thérapies : TCC, psychanalyse, humanisme, méditation
- 8 Comment repérer son ego en action : critères concrets et signaux rouges
- 9 Travailler avec son ego plutôt que contre lui : pistes basées sur des données
- 10 Ego, spiritualité et dérives : ce que la science valide et ce qu’elle ne valide pas
- 11 Ce que l’on peut retenir : l’ego comme outil, pas comme ennemi
- 12 FAQ sur l’ego
- 12.1 Quelle est la différence entre ego et estime de soi ?
- 12.2 Un « gros ego » signifie-t-il forcément du narcissisme ?
- 12.3 Peut-on mesurer l’ego scientifiquement ?
- 12.4 « Tuer l’ego », est-ce une bonne idée ?
- 12.5 Comment savoir si mon ego me nuit dans ma vie quotidienne ?
- 12.6 La méditation réduit-elle vraiment l’ego ?
- 12.7 Pourquoi l’ego est-il si présent sur les réseaux sociaux ?
Un mot utilisé partout, mais rarement défini correctement
En 2023, le terme ego apparaît dans plus de 200 000 occurrences sur Google Scholar, principalement en psychologie, psychanalyse et neurosciences, alors que le grand public l’utilise surtout pour parler de « grosse tête » ou de narcissisme. Pourtant, les chercheurs ne parlent pas tous de la même chose. Freud, les théories de l’auto-contrôle, les travaux sur le narcissisme et les articles de vulgarisation comme celui publié sur Psychologue.net posent des définitions différentes du mot « ego ».

Si vous lisez des textes de développement personnel, vous verrez l’ego présenté comme « l’ennemi intérieur » ou comme une « illusion à dépasser ». Si vous ouvrez un manuel de psychologie clinique, l’ego devient une instance de régulation, au cœur du fonctionnement psychique. Cette confusion crée des malentendus, parfois dangereux lorsqu’on parle de santé mentale.
L’objectif de cet article est clair : expliquer ce que recouvre le mot ego dans les principaux courants, ce que l’article de Psychologue.net met en avant, ce que la recherche scientifique valide ou non, et comment utiliser ces notions dans la vie quotidienne sans tomber dans la caricature.
Ce que dit l’article de Psychologue.net : ego mental vs « moi profond »
L’article de Psychologue.net intitulé « L’ego, qu’est-ce que c’est exactement ? » décrit l’ego comme une facette de la personnalité qui pousse à agir « avec la tête plutôt qu’avec le cœur ». Le texte présente l’ego comme la partie mentale, superficielle, matérialiste, rationnelle, analytique, en opposition au « moi profond » plus intuitif, sensible et relié aux besoins émotionnels.
Selon cet article, l’ego s’appuie sur une image de soi tronquée, faite d’identifications, de rôles sociaux (profession, statut, apparence), d’attentes des autres et de peurs anciennes. Il est décrit comme une forme d’insécurité de base qui se manifeste à des degrés différents chez chaque personne. L’ego se nourrit de comparaison, de besoin de reconnaissance, de contrôle et de perfection.
L’article insiste sur un point : l’ego n’est pas « mauvais » en soi. Il protège, organise, structure le rapport au monde. Mais il peut « prendre le contrôle » quand il devient l’unique filtre d’interprétation, ce qui conduit à la rigidité, à la susceptibilité et aux conflits relationnels. Cette vision se rapproche de la littérature de développement personnel inspirée de la méditation, des traditions spirituelles et de certains courants humanistes.
Cette description parle à beaucoup de lecteurs car elle correspond à des expériences très concrètes : la voix intérieure qui juge, compare, dramatise, anticipe le regard des autres. La question est : que dit la psychologie scientifique sur ce que l’on appelle « ego » dans ce type de texte ?
Les grandes définitions scientifiques de l’ego : Freud, ego-psychology et psychologie cognitive
Le mot ego vient du latin « je ». En psychologie scientifique, il a trois grands usages historiques.
- Chez Freud, l’ego (ou « moi » dans les traductions françaises) est une instance psychique qui médie entre les pulsions du « ça », les exigences du « surmoi » et la réalité. L’ego gère la perception, la pensée, les défenses psychiques, et cherche un compromis entre désir, interdits et contraintes du réel. Freud décrit cette instance dès 1923 dans « Le moi et le ça ».
- Dans l’ego-psychology américaine (Anna Freud, Heinz Hartmann, Erik Erikson), l’ego devient l’ensemble des fonctions de maîtrise, d’adaptation, de jugement, de contrôle des impulsions, de régulation émotionnelle. Ces auteurs s’intéressent à la force de l’ego, à sa capacité de tolérer la frustration, de différer une gratification, de traiter la réalité sans décompensation.
- Dans la psychologie cognitive et sociale, le terme ego est moins central, mais plusieurs notions l’utilisent : ego-depletion (épuisement de l’ego lié à l’effort de maîtrise de soi), ego-involvement (implication de l’ego dans une tâche), self-esteem (estime de soi), self-concept (concept de soi). Il s’agit alors de mesurer la façon dont une personne se perçoit, se régule et protège une image d’elle-même.
Les travaux sur l’ego-depletion, très cités dans les années 2000, ont soutenu l’idée que la maîtrise de soi fonctionne comme un « muscle » qui se fatigue au fil de la journée. Roy Baumeister, qui a popularisé ce modèle, parlait d’un « épuisement de l’ego ». Plusieurs méta-analyses publiées après 2015 ont remis en question la taille réelle de cet effet, mais la notion reste discutée dans la littérature sur l’auto-contrôle.
Autre champ : les études sur le self-concept montrent que nous construisons une image de nous-mêmes à partir de nos rôles, de notre histoire et du feedback social. Cette image influence la manière dont nous interprétons les événements, ce qui rejoint la description de Psychologue.net d’un ego qui filtre la réalité en fonction d’une histoire personnelle souvent rigide.
Enfin, la littérature sur le narcissisme et l’estime de soi considère aussi l’ego comme un ensemble de mécanismes de défense de l’image de soi : besoin de se sentir spécial, tendance à externaliser la faute, intolérance à la critique. Des échelles comme le Narcissistic Personality Inventory ou la Rosenberg Self-Esteem Scale mesurent des dimensions que le langage courant associe volontiers à « avoir un gros ego ».
Un acteur central mais ambivalent : ce que l’ego apporte et ce qu’il casse
L’article de Psychologue.net souligne déjà cette ambivalence : l’ego aide à avancer, mais il peut nuire dès qu’il prend tout l’espace. Les données scientifiques vont dans le même sens.
Sur le versant utile, un ego structuré, au sens des fonctions du moi, soutient :
- la planification et l’anticipation. Par exemple, la capacité à retarder une gratification chez l’enfant, étudiée par Walter Mischel avec le test du marshmallow, prédit mieux les résultats scolaires et socio-économiques futurs que le QI isolé.
- la régulation émotionnelle. Les modèles de James Gross montrent que la réévaluation cognitive, c’est-à-dire l’art de se raconter l’événement autrement, dépend en partie de fonctions que l’on peut rattacher à l’ego.
- la cohésion identitaire. Erik Erikson a décrit le développement de l’identité comme une série de crises où l’ego doit intégrer des expériences nouvelles pour garder un sentiment de continuité. Un ego « solide » supporte mieux les ruptures biographiques, les déménagements, les reconversions.
Sur le versant nocif, la recherche pointe plusieurs dérives quand la défense de l’ego devient centrale :
- le biais d’auto-complaisance. Des études répliquées montrent que beaucoup de personnes attribuent leurs succès à leurs qualités internes et leurs échecs à des facteurs externes. Cette protection de l’ego nuit à l’apprentissage, car elle réduit la remise en question.
- la réactivité à la critique. Des travaux en neuroimagerie ont montré que les remarques menaçantes pour l’estime de soi activent des régions liées à la douleur sociale, comme le cortex cingulaire antérieur. Un ego fragile réagit par l’attaque, le retrait ou le dénigrement de la source de la critique.
- le narcissisme vulnérable. Contrairement au cliché du narcissique sûr de lui, des études montrent que beaucoup de sujets avec un narcissisme élevé se sentent profondément menaçables. L’ego gonflé masque un noyau de honte, ce qui rejoint l’idée que l’ego est « manifestation d’insécurité » évoquée dans l’article de Psychologue.net.
La ligne de partage ne passe donc pas entre « avoir de l’ego » ou « ne pas en avoir », mais entre un ego souple, qui accepte la réalité et peut se remettre en question, et un ego rigide qui se défend à tout prix.
Ego, cerveau et émotions : ce que montrent les neurosciences
Les neurosciences ne parlent pas d’« ego » au sens freudien, mais elles décrivent des réseaux cérébraux qui recoupent les fonctions attribuées à l’ego.

Une partie clé est le réseau du mode par défaut (default mode network), qui implique le cortex préfrontal médian, le précuneus et le cortex pariétal. Ce réseau s’active quand la personne pense à elle-même, se projette dans le futur, revisite le passé ou se compare aux autres. Plusieurs études d’imagerie montrent que ce réseau s’active pendant des tâches d’auto-référence, par exemple lorsqu’on demande à un sujet si un adjectif le décrit.
Les régions préfrontales latérales interviennent dans le contrôle cognitif et la maîtrise des impulsions, des fonctions que l’ego-psychology attribuait au moi. Les lésions de ces régions (par exemple dans certains traumatismes frontaux) s’accompagnent de désinhibition, d’intolérance à la frustration et d’une baisse du contrôle émotionnel, ce qui rejoint l’idée d’un ego « affaibli ».
Des travaux sur la méditation de pleine conscience montrent une diminution de l’activité du réseau du mode par défaut au profit de réseaux liés à l’attention au corps et au présent. Certaines études rapportent que cette pratique réduit la tendance à la rumination et au jugement de soi, ce que beaucoup d’auteurs décrivent comme un « apaisement de l’ego ». Sur le plan strictement scientifique, il s’agit plutôt d’un changement dans les circuits de l’auto-référence et de l’évaluation.
Ces données ne valident pas l’idée d’un « ego » comme entité localisée dans un coin du cerveau. Elles confirment que ce que l’on appelle ego dans le langage courant repose sur un ensemble de circuits : ceux qui gèrent l’image de soi, la prise de décision, la météo émotionnelle, la tendance à la comparaison.
Quand l’ego prend toute la place : exemples cliniques et organisationnels
L’article de Psychologue.net insiste sur les manifestations de l’ego dans la vie quotidienne : besoin d’avoir raison, peur d’avoir tort, comparaison constante, peur du jugement. La littérature clinique et les études en psychologie sociale donnent des exemples concrets.

Dans le champ des troubles de la personnalité, le DSM-5 décrit la personnalité narcissique par un sentiment de grandeur, un besoin d’admiration et un manque d’empathie, mais aussi par une vulnérabilité aux critiques et une préoccupation pour l’image. Ces sujets fonctionnent avec un ego fragile qui réclame des preuves constantes de sa valeur.
En entreprise, les recherches sur le leadership narcissique montrent que des dirigeants très centrés sur leur image prennent plus de risques, écoutent moins les feedbacks et créent des climats de travail plus conflictogènes. Certaines études, comme celles de Barbara Nevicka, ont montré que les managers avec un score de narcissisme élevé sont jugés charismatiques à court terme, mais moins efficaces à long terme car ils intègrent mal les critiques et monopolisent les décisions.
Dans la vie quotidienne, plusieurs travaux sur les conflits de couple mettent en évidence un schéma récurrent : dès que l’un se sent attaqué dans son image, la discussion bascule vers la défense de l’ego plutôt que la résolution du problème. C’est ce que l’article de Psychologue.net décrit quand il parle de l’ego qui fait réagir « avec la tête » en mode défense plutôt qu’avec le cœur et la vulnérabilité.
Des études de psychologie sociale sur l’auto-affirmation montrent cependant qu’un ego sécurisé, avec une estime de soi stable, accepte mieux les informations menaçantes. Claude Steele et d’autres ont montré que le fait de se rappeler des valeurs personnelles fortes avant d’affronter un feedback réduit les réactions défensives. L’ego ne disparaît pas, il est assez stable pour supporter d’être bousculé.
L’ego dans les thérapies : TCC, psychanalyse, humanisme, méditation
Chaque courant thérapeutique parle à sa manière de ce que Psychologue.net appelle l’ego. Le risque, pour le lecteur, est de tout mélanger.
- En psychanalyse, le travail porte sur les conflits entre les instances (ça, moi, surmoi). L’analyste cherche à renforcer l’ego pour qu’il gère mieux les pulsions et la réalité. On ne cherche pas à « tuer l’ego », mais à lui donner plus de liberté et de souplesse. Les défenses rigides (déni, projection, clivage) sont vues comme des protections de l’ego quand il se sent menacé.
- En thérapie cognitive et comportementale (TCC), on parle plutôt de schémas et de croyances centrales sur soi. Par exemple : « je dois réussir pour avoir de la valeur », « être critiqué prouve que je suis nul ». Ces croyances sont proches de l’ego décrit par Psychologue.net, car elles façonnent l’image de soi et déclenchent des réactions de défense. Le travail consiste à questionner ces croyances, à les confronter aux faits et à construire une image de soi plus réaliste et moins conditionnelle.
- En thérapies humanistes, comme celles inspirées de Carl Rogers, on distingue souvent le self réel (ce que la personne ressent profondément) du self idéal imposé par l’entourage ou la société. L’écart entre les deux crée de la souffrance. L’ego, au sens de l’image rigide et défensive, se confond avec ce self idéal que l’on cherche à atteindre pour se sentir acceptable. L’objectif est alors d’aligner davantage les comportements sur le self réel.
- Dans la pleine conscience et certaines thérapies de 3e vague (ACT, MBCT), le travail cible la « fusion » avec les pensées liées à l’ego. Les praticiens invitent le patient à voir la pensée « je suis nul » comme un événement mental, non comme une vérité qui décrit son être. Il ne s’agit pas tant d’affaiblir l’ego que de réduire l’identification totale à l’histoire mentale sur soi.
On retrouve donc un fil conducteur : l’ego rigide colle la personne à une histoire sur elle-même, au lieu de la laisser répondre souplement à la réalité du moment. Les outils varient, mais le but reste de créer plus de latitude entre ce que l’on est, ce que l’on ressent, ce que l’on pense de soi et ce que l’on montre aux autres.
Comment repérer son ego en action : critères concrets et signaux rouges
L’article de Psychologue.net donne plusieurs situations où l’ego prend le volant : besoin d’avoir raison, peur de se tromper, rancœur, jalousie, orgueil blessé. La recherche en psychologie permet de préciser quelques signaux rouges.
- Réaction disproportionnée à la critique : si une remarque banale déclenche colère, justification immédiate ou coupure de la relation, il y a forte chance que l’ego protège une image fragile. Les travaux sur la sensibilité au rejet montrent que ces réactions sont plus fréquentes chez les sujets qui ont une estime de soi instable.
- Besoin constant de validation : besoin de likes, de compliments, de promotions, bien au-delà de ce que la situation exige. Des études sur l’usage des réseaux sociaux mettent en lien cette quête de validation avec une estime de soi contingente, c’est-à-dire dépendante du regard des autres.
- Comparaison systématique : upward comparison (se comparer à plus riche, plus beau, plus productif) et downard comparison (se rassurer en regardant ceux qui vont moins bien). Les travaux de Leon Festinger sur la comparaison sociale montrent que ces comparaisons renforcent l’insatisfaction et la jalousie, ce que l’article de Psychologue.net rattache au fonctionnement de l’ego.
- Stratégies de protection : minimiser les succès des autres, dénigrer ceux qui réussissent, saboter un projet plutôt que risquer un échec visible. Ces mécanismes se retrouvent dans la littérature sur l’auto-handicap, qui décrit comment certaines personnes créent des obstacles à leurs propres performances pour protéger l’ego en cas d’échec.
Un bon test pratique : observer ce qui se passe en soi quand quelqu’un d’autre réussit dans un domaine important pour vous. Si la première réaction est la joie sincère, l’ego n’est probablement pas en crise. Si la première réaction est une pointe de rage, de dénigrement ou de comparaison, l’ego vient de lever la tête.
Travailler avec son ego plutôt que contre lui : pistes basées sur des données
L’article de Psychologue.net plaide pour une réconciliation avec soi-même, au-delà de l’ego. La recherche fournit des outils concrets pour aller dans ce sens, sans tomber dans la guerre intérieure.
- Clarifier ses valeurs plutôt que défendre son image. L’Acceptance and Commitment Therapy (ACT) propose de centrer l’action sur des valeurs choisies (aider, apprendre, créer, transmettre) plutôt que sur la protection de l’ego. Plusieurs essais cliniques montrent que ce travail réduit l’anxiété et la rumination. Quand l’attention se déplace vers « quel type de personne j’ai envie d’être ici » plutôt que « quelle image je donne », l’ego lâche un peu de terrain.
- Pratiquer l’auto-compassion. Kristin Neff et d’autres chercheurs ont montré qu’une attitude bienveillante envers soi réduit la peur de l’échec et la rumination, tout en augmentant la persévérance. L’auto-compassion ne gonfle pas l’ego, elle diminue au contraire la nécessité de se justifier en cas d’erreur. Des exercices simples consistent à se parler comme on parlerait à un ami qui vient d’échouer, plutôt que comme un juge intérieur.
- Exposer l’ego à de petites « défaites ». Les études sur la tolérance à la frustration et la « mentalité de croissance » (growth mindset) montrent que l’habitude de considérer l’erreur comme un matériau de progression réduit l’attachement à une image figée. Accepter de rater volontairement quelque chose de visible, sans s’excuser ni dramatiser, est un exercice direct sur l’ego.
- Observer ses pensées d’ego. Les pratiques de pleine conscience, évaluées dans de nombreux essais contrôlés, apprennent à repérer des pensées comme « je mérite mieux », « ils ne me respectent pas », « je suis ridicule » sans les prendre comme des faits. Le but n’est pas de supprimer l’ego, mais d’éviter la fusion totale avec sa voix.
La clé, confirmée par la clinique comme par les études, reste la souplesse. Un ego trop faible laisse la personne sans défense, un ego trop rigide l’enferme dans la défensive. Le travail consiste à donner un peu plus de marge de manœuvre entre ce que l’on ressent, ce que l’on pense et ce que l’on fait.
Ego, spiritualité et dérives : ce que la science valide et ce qu’elle ne valide pas
L’article de Psychologue.net rejoint une littérature spirituelle abondante qui voit l’ego comme une illusion à dépasser pour accéder à un « moi profond » ou à une conscience plus vaste. Des auteurs comme Eckhart Tolle ou des maîtres de méditation utilisent ce vocabulaire pour parler de la voix mentale qui raconte sans cesse une histoire sur soi.

Sur ce terrain, la recherche valide certaines observations : la rumination mentale augmente le risque de dépression et d’anxiété, et la pratique régulière de la méditation de pleine conscience diminue la réactivité émotionnelle et la fusion avec les pensées. Des méta-analyses montrent des effets réels sur le stress, les symptômes dépressifs et l’anxiété.
En revanche, la notion de « dissolution de l’ego » reste difficile à mesurer. Des récits de méditants avancés ou de sujets ayant pris des psychédéliques décrivent des expériences où la frontière entre soi et le monde s’estompe. Des études en neuroimagerie avec la psilocybine ou le LSD montrent une modification du réseau du mode par défaut lors de ces expériences. Toutefois, la science ne parle pas ici de disparition de l’ego comme entité, mais d’une altération temporaire des circuits de l’auto-référence.
Le discours qui oppose de manière absolue ego et « moi profond » risque de pousser certaines personnes fragiles à rejeter en bloc leurs besoins, leurs limites ou leur histoire personnelle au nom de la « transcendance de l’ego ». Plusieurs cliniciens mettent en garde contre ce que l’on appelle la « bypass spirituel » : l’usage de la spiritualité pour éviter les conflits, les traumas, ou la confrontation aux réalités psychologiques.
Une pratique spirituelle solide s’articule mieux à un travail psychologique qu’à une guerre déclarée à l’ego. Les données disponibles vont plutôt dans le sens d’une intégration : apprendre à voir les mécanismes de l’ego, à les tempérer, tout en reconnaissant leur rôle protecteur, surtout chez des personnes qui ont traversé des expériences d’insécurité précoce.
Ce que l’on peut retenir : l’ego comme outil, pas comme ennemi
L’article de Psychologue.net joue un rôle utile : il met des mots simples sur une expérience intérieure que beaucoup reconnaissent, celle d’une voix mentale qui cherche à contrôler, à plaire, à se protéger. La recherche scientifique, plus nuancée, confirme une grande partie de cette intuition, mais elle recadre certains points.
Sur le terrain, les thérapeutes qui travaillent avec des patients anxieux, déprimés ou en burn-out retrouvent presque toujours une lutte avec l’image de soi : peur de ne plus être à la hauteur, honte d’échouer, impossibilité à demander de l’aide. L’ego n’est pas un concept abstrait, c’est ce qui se joue dans ces moments précis où l’on choisit entre avouer sa vulnérabilité ou sauver la face.
Les données scientifiques sérieuses convergent sur quelques idées simples. Un ego trop fragile mène à la surcompensation, au narcissisme défensif ou au retrait. Un ego plus stable supporte d’être bousculé, apprend des erreurs et n’a pas besoin de gagner tous les conflits. Les pratiques qui renforcent l’auto-compassion, réduisent la fusion avec les pensées, clarifient les valeurs et entraînent la tolérance à la frustration vont dans le sens d’un ego plus souple, donc moins tyrannique.
L’enjeu n’est pas de « tuer » l’ego, mais d’arrêter de le laisser décider seul. L’ego gère la logistique, la comparaison, la stratégie sociale. Il fait son travail, mais il n’a pas besoin de signer tous les contrats de votre vie. Quand la psychologie scientifique rencontre les intuitions des cliniciens et des traditions contemplatives, un point ressort : on gagne souvent à écouter le cœur, le corps, l’histoire personnelle, au même titre que cette petite voix mentale obsédée par la performance et le regard des autres.
FAQ sur l’ego
Quelle est la différence entre ego et estime de soi ?
L’estime de soi désigne l’évaluation globale de sa propre valeur, mesurée par des échelles comme celle de Rosenberg. L’ego correspond plutôt à l’ensemble des mécanismes qui défendent cette image, parfois au prix du déni, de la colère ou du retrait. On peut avoir une haute estime de soi stable avec un ego peu défensif, ou au contraire une estime fragile avec un ego très réactif.
Un « gros ego » signifie-t-il forcément du narcissisme ?
Pas toujours. Le narcissisme implique un besoin d’admiration et un manque d’empathie marqués. Un « gros ego » dans le langage courant renvoie parfois à quelqu’un qui parle beaucoup de lui, mais il peut s’agir d’une façade qui cache une insécurité. Les questionnaires cliniques sur le narcissisme distinguent justement le narcissisme grandiose et le narcissisme vulnérable.
Peut-on mesurer l’ego scientifiquement ?
On ne mesure pas l’ego comme un objet isolé. Les psychologues évaluent des éléments qui lui sont liés : estime de soi, styles d’attachement, narcissisme, mécanismes de défense, auto-contrôle. Ces mesures, croisées avec des observations cliniques, donnent une image de la manière dont une personne protège et organise son image d’elle-même.
« Tuer l’ego », est-ce une bonne idée ?
Non. Sur le plan clinique, un ego très affaibli se voit dans certains états psychotiques ou dans des troubles dissociatifs sévères. L’objectif thérapeutique va plutôt vers un ego plus solide et plus souple, capable de tolérer la frustration et la contradiction. Les discours qui prônent la disparition pure et simple de l’ego ne correspondent pas à la réalité du fonctionnement psychique humain.
Comment savoir si mon ego me nuit dans ma vie quotidienne ?
Les signes fréquents sont une grande difficulté à accepter la critique, une tendance à se comparer en permanence, une peur intense d’échouer en public, ou encore des conflits récurrents où l’enjeu réel reste le besoin d’avoir raison. Si ces mécanismes provoquent souffrance, isolement ou épuisement, un travail psychothérapeutique peut aider à les assouplir.
La méditation réduit-elle vraiment l’ego ?
Les études montrent que la méditation de pleine conscience réduit la rumination, l’anxiété et la fusion avec les pensées. Les méditants avancés décrivent souvent un rapport moins centralisé à l’image de soi. Scientifiquement, il serait plus précis de dire que la méditation modifie le rapport à l’ego plutôt qu’elle le supprime.
Pourquoi l’ego est-il si présent sur les réseaux sociaux ?
Les réseaux sociaux amplifient la comparaison et la recherche de validation, deux moteurs clés de l’ego. Des recherches lient le temps passé à se comparer en ligne à une hausse de l’insatisfaction et de la jalousie. Les « likes » fonctionnent comme des micro-validations qui nourrissent un ego dépendant du regard extérieur, surtout chez les adolescents et les jeunes adultes.
