Il est des moments dans la vie où l’on prend conscience de ces images que l’on a construit de nous-même pour faciliter l’interaction avec le monde. Une fois cette prise de conscience posée, il devient difficile de continuer à prétendre être qui l’on n’est pas. C’est l’art du paraître qui devient démasqué, et perd ainsi toute crédibilité.

Le paraître démasqué : qui suis-je finalement ?

Il arrive un jour où l’on réalise que notre vie entière est construite autour d’une image (composée de plein d’images) de nous-même que nous avons voulu offrir au monde. Cette image, nous l’avons mise devant nous pour que le monde puisse interagir avec, et qu’il nous renvoie la satisfaction d’interagir avec elle. Comme il est plaisant de voir les autres aimer notre image ! On se sent aimé et accepté pour ce que l’on est. Enfin c’est ce que l’on croit, car cette image étant devant nous, ce n’est plus vraiment nous qui interagissons avec le monde, mais cette image inerte et dénuée de vie. C’est comme si nous étions dans un costume qui ne laisse plus apparaître qui l’on est, mais juste l’image que l’on veut que le monde voit.

Quelles sont ces images ? D’où viennent-elles ?
Nous a-t’on appris à être nous-même, et être fier d’être authentique et en pleine vérité avec ce que l’on est vraiment ? Pas vraiment, c’est plutôt l’inverse ! Très vite, on nous a appris à satisfaire les attentes des « autres » : ceux qui nous voient, nous parlent, nous évaluent, nous donnent… Ces gens là, il devient assez vite vital de leur plaire, car on croit que toute notre vie tourne autour de leur acceptation et de leur approbation. Et bien oui, rappelez-vous quand vous étiez enfant.
Si je ne suis pas comme on attend, alors je n’aurai pas ce que je veux. C’est quoi que je veux ? Ah oui, je veux être aimé, appartenir, être accepté. Je veux qu’on me donne, et recevoir tout ce dont j’ai besoin, et qui me fait plaisir. Si je perds cela, c’est toute ma vie qui s’écroule. Alors, que dois-je faire? Il apparaît assez logique que je fasse ce que l’on me demande : je vais être qui on attend que je sois. Je vais être sage, poli, propre, je vais dire ce qu’on attend que je dise, faire ce qu’on attend que je fasse, je vais rire quand on attend cela de moi, sourire et acquiescer quand cela fait plaisir. Ainsi, je resterai en lien. Ainsi, on valide qui je suis. Et comme cela fait du bien d’être validé pour ce que l’on est… Enfin, c’est plutôt que cela ne fait pas de mal de ne pas être rejeté et désapprouvé pour ce que l’on est vraiment.
En paraissant être ce que l’on attend de moi, je me protège de perdre. Je reste en lien. Je colle au système.

Nous sommes restés des enfants, cherchant à plaire et satisfaire les attentes extérieures.

Dans toute bonne société ou collectif, existe un catalogue, une liste de ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Alors à ma guise, je peux choisir des aspects que je veux « devenir » et qui instantannément augmenteront la valeur que j’incarne. Parmi ceux-là peuvent figurer :
le généreux, l’Homme, la Femme, celui qui sait, l’enseignant, le responsable, le travailleur, l’indépendant, l’autonome, l’adulte, le riche, le célèbre, le guide, l’entrepreneur, le possesseur, l’intellectuel, le conquérant, le fêtard, le fumeur… La liste est infinie !
Il existe cette même liste, mais pour le côté obscur : tout ce qui est rejeté, désapprouvée, renié.

En fonction de notre histoire, de notre passé, de notre éducation, de notre culture, certaines images auront une valeur et d’autres non. C’est totalement subjectif, et cela dépend de notre appartenance. Certains verront de la valeur à être « obéissant » et d’autres à « désobéir ».

Alors, ayant soigneusement sélectionné, ou alors comme souvent hérité sans le savoir, des images qui sont bonnes et me donnent de la valeur, je deviens ces images que je vais mettre en avant et montrer au monde.
Maintenant, quand j’interagis avec le monde, je dois me conformer à ces images. Et bien oui, si ma valeur provient de mon adéquation avec ces images, il paraît risqué de m’éloigner de celles-ci.
Et qu’en est-il d’être moi-même? C’est bien dangereux, car si ce que je suis viendrait à dévier de ces saintes images que je cherche à préserver, c’est toute ma relation au monde qui pourrait s’effondrer, et ma valeur avec.

Ce que le monde voit de moi, c’est ce que je crois être. Car si le monde voit cela de moi, c’est bien ce que je dois être. Et si le monde voit de la valeur en moi, alors c’est que j’ai de la valeur.
Donc si j’arrive à faire en sorte que le monde voit en moi une bonne personne, je dois forcément être une bonne personne… N’est-ce pas ?
Et là, le paraître a pris l’ascendant sur l’Être. Je ne suis plus moi, je ne suis plus libre, je suis réduit à être l’image que je cherche à être.

Voilà la prison dorée qui un jour servait à montrer et percevoir ma valeur, et aujourd’hui m’empêche totalement de me mouvoir librement comme je voudrais. C’est le piège des images.

Mais qui suis-je, finalement ?

Cette question est bien déroutante quand on se la pose au début. Car on se demande après tout, ai-je la liberté de me poser cette question ? Si la réponse ne concordait pas aux images que je cherche à donner, ne serait-ce pas dangereux de les entendre ? N’est-il pas plus sûr de laisser les choses comme cela ?

Alors la vie continue, et je continue d’être l’image de qui je voudrais que l’on voit de moi. Cette personne qui plaît. Car cette image me plaît ! Ou du moins, je ne déplais à personne.
Mais derrière, je suis moi, caché, recroquevillé derrière l’image qui fait face au monde. Je suis une conscience, restreinte et illimité, certaine parfois, pleine de doutes d’autres fois, dans la joie et dans la souffrance, dans le savoir et dans l’ignorance, dans le désir et dans l’ennui.
Je suis une personne, totalement duelle. Je peux être ombre et lumière, et cela change constamment.

Parfois, je suis naturellement ces aspects que je considère bons. Et d’autres fois, je suis ces autres aspects que je crois bon de cacher.

Mais au fait, pourquoi je cherche à les cacher, ces aspects ?
Ma colère, ma tristesse, ma haine, mes limites, mon ignorance, mes doutes, mon égoïsme, ma lâcheté, ma non-envie. Est-ce que ces aspects, si je les reconnais exister, me condamneraient à avoir moins de valeur ? Est-ce que, si j’admets être ces aspects là parfois, cela voudrais dire que c’est ce que je suis tout le temps?
Non, je crois que cela voudrait juste dire que je suis un humain, dans toute son humanité, et dans son authenticité.

Cela voudrait dire, si j’accepte cette dualité, que je ne suis ni une personne qui sait, ni une personne qui ignore. Que cela dépend de l’espace, du temps, de la circonstance, de mon évolution.
Ce n’est pas parce que je suis triste que je suis une personne triste. Ce n’est pas parce que je sais que je suis une personne qui sait.
En fait, je serais alors une personne qui peut être triste, et qui peut être joyeuse. Une personne qui peut savoir, et qui peut ignorer.

Je serais avant tout un support d’existence, capable d’exprimer un potentiel. Mais je ne suis jamais « à jamais » quelque chose, ou quelque chose d’autre. Je suis un potentiel.

En fait, je peux être blanc ou noir.
Je suis les deux. Et à la fois, je ne suis ni l’un ni l’autre.
Je suis juste le médiateur entre les deux, qui peut être l’un ou l’autre, l’un et l’autre.

Alors à quoi bon essayer de montrer une image, stable, qui est toujours la bonne ?
Oui, pour augmenter ma valeur perçue. Mais est-ce que cela m’apporte réellement quelque chose, au fond ? Est-ce que ma valeur en est augmentée ? Est-ce que l’on m’accepte pour ce que je suis réellement ? Il est clair que non, le seul résultat est de m’interdire d’être cet autre aspect qui existe en moi. En faisant cela, je m’oblige, me force et me restreint à me déconnecter d’un des potentiels que je peux être.

En étant aux yeux du monde cette image que je crois être, je me suis séparé en deux. J’ai mis en avant une image bonne de moi, et ai enfermé une image mauvaise de moi, pour ne plus jamais que personne la voit. C’est comme s’il y avait deux territoires en moi : l’un est lumineux et accepté par la société (ou la famille, ou toute caste qui a de la valeur pour moi), et l’autre est sombre, rejeté et mal vu.

Mais ai-je le choix ? Puis-je ne jamais être, cette part de moi qui est triste, en colère, dans la haine, qui ignore, qui est fatigué ? Puis-je seulement être ce qui est bien et accepté ?
C’est possible de le faire croire, moyennant un travail de répression intérieure, de rejet de soi, de jeu de paraître, de comédie et de déguisement.
Et alors, ne serait-ce pas logique que l’être dépérisse ? Que l’enthousiasme à vivre soit réduit à néant, que la dépression apparaisse, que la maladie nous réveille ?
Comme il est fatiguant de jouer, sur la durée, à un jeu de paraître avec autant d’énergie. Cela prend toute l’énergie.

Car ce qui est sûr, c’est que peut importe le jeu que je joue en face du monde, ce que je suis réellement n’en est pas changé. Et ce que je suis au fond a besoin d’exister, de s’exprimer, d’être reconnu et accueilli pour ce qu’il est.

Alors peut-être que le choix le plus écologique, respectueux et emprunt d’amour par rapport à moi-même, c’est d’être moi-même.
Peut-être que je déplairai, peut-être que les attentes des autres ne seront pas satisfaites, peut-être que je serai jugé, peut-être que perdrai des relations, peut-être que l’image parfaite que je voulais conserver se dissoudra. Mais qu’importe, si de toute façon tout cela était basé sur une fausse image, qu’est-ce que je perds vraiment ? Rien.

Être authentique avec soi-même et les autres est le plus beau cadeau que l’on peut s’offrir, car on inclut vraiment qui l’on est dans la vie.
Peut importe qui vous êtes vraiment au fond, si vous étiez-vous même, authentique et aligné, alors la lumière, la présence et l’énergie que vous offririez au monde serait vraie, puissante, claire et pleine d’amour.

Le monde a besoin d’authenticité.
Balançons à la poubelle les images que l’on a voulu montrer, et soyons vraiment nous-même !